Textes

Etat des lieux.

Pour dresser son « état des lieux », Olivier Aubry s’appuie sur un protocole. Cela commence par un voyage. Un voyage immobile où le déplacement résulte de l’accumulation des couches de représentation du lieu visité. Un voyage exotique : le paysage observé est le produit de la représentation d’autres subjectivités, étranges sinon étrangères, dont, in fine, la parole d’une altérité singulière : l’Autre est de l’autre sexe et elle vient du Japon (Tomomi Yano, artiste elle-même et assistante d’Olivier Aubry) et lui parle du Japon, cet endroit qui est un envers pour ici (c’est à « l’autre bout du monde »).

Ce voyage au Japon commence par la recherche d’une destination via une source Internet (parmi le point de vue de la cartographie avec Google Maps, de la navigation virtuelle avec Google View, de la vision satellitaire et 3D avec Google Earth, ou encore celui d’un reportage vidéo trouvé sur YouTube ou d’une collection d’image sur Instagram). Quelle que soit la source, un second choix s’opère dans l’imagerie fixe ou animée disponible pour obtenir un point de vue précis, un arrêt sur image dans un travelling, une image élue dans une collection.

Olivier Aubry n’a pas directement à faire à cette image, mais à la description orale détaillée qu’en fait sa complice. La subjectivité de l’humain – Tomomi Yano a choisi la destination, elle lui est familière et sa description de l’image lui est personnelle, partiale et partielle – augmente celle de la représentation numérique issue du regard d’un autre humain qui, outillé par une machine, a produit l’image (photos et vidéos), voire du « regard de la machine » elle-même (un satellite, un logiciel de modélisation 3D automatique…).

Ce commentaire oral subjectif de l’extrait subjectif d’une représentation subjective d’un réel choisi de manière subjective… devient le paysage observé et visité : ici, la carte est le territoire, et ce territoire n’existe qu’au travers d’une parole brève et fugace. C’est elle qu’Olivier Aubry choisit de représenter : l’œil écoute une « vue de l’esprit ».

Dernière couche de ce processus tautologique, la représentation de paysage raconté n’est qu’une étape temporaire, celle des « dessins de poche ». Ces croquis rapides, produits à main levée ou à l’aide d’une règle de manière foisonnante dans le temps réel de la parole-paysage de l’assistante, sont un jalon dans l’élaboration de l’œuvre finale. A ce titre seulement ils pourraient être exposés comme le chemin de l’œuvre, celui sur lequel on marche, sans précaution. Les archives de ces croquis de poche montrent d’ailleurs qu’ils sont traités sans ménagement : ils n’ont pas vraiment de valeur au sens qu’ils ne sont pas même un brouillon du résultat, mais seulement un outil intermédiaire dans sa production. Ils sont une sorte de note de travail graphique qui sera réemployée par reproduction (une nouvelle étape de représentation) comme touche finale dans l’œuvre. En effet, le protocole se termine par un geste graphique qui reproduit un des « dessins de poche » et l’inscrit sur le plan de l’œuvre (dessins muraux), dans la matière filmique (vidéos taguées de l’intérieur par Olivier Aubry, dans le temps réel de l’œil écoutant la vue de l’esprit de son assistante) ou picturale (un dessin, et même une gravure, dans l’épaisseur des couches de couleur de ses peintures).

Ce dernier acte de représentation du paysage visité – démarche a priori figurative – est au final particulièrement abstractive au sens philosophique (isolement d’une partie du tout pour la considérer en elle-même, et même abstraction de la destination pour ne s’intéresser qu’à la représentation de sa représentation), grammatical (production d’une idée générale, simplifiée voire symbolique, du paysage observé), et même psychologique (Olivier Aubry s’isole du reste du monde pour s’immerger dans cette « vue de l’esprit »). Ainsi c’est ce protocole qui met à distance la nature (la destination, laquelle ne sera jamais réellement visitée ni même aperçue) pour mieux distiller le réel, et en tirer la substance.

Cette trajectoire vers la substantialité explique cette recherche de l’économie dans le graphisme. Et réciproquement. Le principe de rapidité et de sobriété adopté, entre écriture et dessin, est l’équivalent graphique d’un Tweet, en écho aux sources numériques du voyage dans la matière du Cloud. De cette accumulation digitale exponentielle, le protocole d’Oliver Aubry ne garde que le descriptif volatil d’un grain d’information visuelle. De la profusion nait la frugalité, allégée encore par la contrainte de production temporelle (15 seconde de source sonore), l’économie de gestes, de moyens et de ressources, de traits et de couleurs (le trait, gravé dans les peintures, est de la couleur en moins plutôt qu’un apport supplémentaire de matière), de la réduction volontaire du propos, sélectif dans le récit entendu lui-même réducteur à l’égard de l’image commentée. Un art pauvre, mais élaboré et artisanal (au sens qu’il demande un véritable labeur manuel), qui cherche à dire beaucoup à partir d’un « peu » issu de l’hyper-choix.

Il en va de même du travail chromatique qui, à partir de l’infinité des possibles – les variantes de teintes dont témoigne son œuvre prise dans son ensemble – fait le choix d’une seule nuance, ou deux au maximum, sobre résultante d’une riche accumulation des couches de pigment. Cette part du travail par lequel commence la toile, contrairement à l’âpre prise de note graphique qui la précède et qui reviendra en touche finale, est un moment contemplatif, un émerveillement face au monde. Une joie simple.

Alors, si le travail d’Olivier Aubry abstrait le réel c’est pour mieux se et nous le figurer. C’est dire si l’alternative « abstraction ou figuration » ne fait pas sens dans cette œuvre. Ce qui intéresse l’auteur ? Elaborer une écriture spatiale capable de restituer le flottement poétique que lui inspirent ces voyages au Japon. Parvenir à installer des éléments simples – des lignes en creux, des gestes sans repentir – dans un format en deux ou trois dimensions – la surface chromatique qui en réalité est un volume, une stratification, le champs d’un plan séquence vidéo. Une épure gestuelle vers l’équilibre trait-surface, le dialogue dépouillé de l’esprit du dessin avec celui de la couleur, un art qui emporte son adepte comme savent le faire le chadô ou l’ikebana, les arts japonais zen de la voie du thé et de la composition florale.

La familiarité avec une posture japonaise ne va pas jusqu’à la sérénité. La quête est pleine d’inquiétude, elle est en relation avec les esprits qui flottent, les apparitions et les disparitions sur la toile ou sur l’écran. Ces échappées japonaises amènent le voyageur à représenter un monde atemporel, mêlant ensemble toutes les époques, passées, présentes et à venir. Un monde fantomatique habité par la catastrophe, sa mémoire et sa prémonition tout à la fois, autant que la vibration de l’espérance et la promesse de la renaissance.

Ainsi la plénitude colorée et ses cicatrices graphiques rendent-elles compte de l’effroyable vulnérabilité d’un monde à la fois merveilleux et précaire. Le Japon coïncide pleinement dans l’imaginaire collectif, tout au moins dans celui d’Olivier Aubry, avec cette dualité fascinante. Là plus qu’ailleurs, le basculement possible dans l’effroi est permanent, on y prend conscience de la grâce autant que de la menace, qu’elle vienne de la mer, de la terre ou du ciel, amenée par la nature aussi bien que par l’homme.

Convaincu de cette beauté fragile et de l’urgence à la documenter, Oliver Aubry s’est lancé dans l’inventaire du monde, tel qu’on le lui raconte, un mètre carré à la fois. Une forme de performance un peu désespérée, consciente de son absurdité et donc un peu désinvolte, sinon profondément humoristique. Son « état des lieux ».

Thierry Dupas 2018

 

Inventory of places .

To establish his  » Inventory of places « , Olivier Aubry bases his work on a protocol. It starts with a trip. An immobile trip where the traveling results of the accumulation of layers of representation of the visited place. An exotic journey: the landscape is the product of the representation of other subjectivities, strange if not alien,including, in fine, the word of a singular otherness: the other is the opposite sex and she comes from Japan (Tomomi Yano, artist herself and Olivier Aubry’s assistant) and tells him about Japan, this place which is the opposite side for here .( it’s at the ends of the earth )

This trip to Japan begins with the search for a destination via an Internet source (from the point of view of cartography with Google Maps, virtual navigation with Google View, satellite vision and 3D with Google Earth, or a video report found on YouTube or an image collection on Instagram). Whatever the source, a second choice is made in the fixed or animated imagery available to obtain a precise point of view, a freeze frame in a traveling shot, an image elected in a collection.

Olivier Aubry does not have to do directly to this image, but to the detailed oral description of his accomplice. The subjectivity of the human – Tomomi Yano chose the destination, it is familiar to her and her description of the image is personal, one_sided and partial – increases that of the digital representation coming from the look of another human who, equipped by a machine, produced the image (photos and videos), even the « look of the machine » itself (a satellite, automatic 3D modeling software …).

This subjective oral commentary of the subjective extract of a subjective representation of a subjectively chosen reality … becomes the landscape observed and visited: here, the map is the territory, and this territory exists only through a brief and fleeting word. It is that, that Olivier Aubry chooses to represent: the eye listens to a « view of the mind ».

The last layer of this tautological process, the representation of landscape told is only a temporary step, that of « pocket drawings ». These quick sketches, produced by freehand or using a ruler in the real-time speech-landscape of the assistant, are a milestone in the development of the final work. In this respect only , they could be exposed as the path of the work, the one on which one walks, without precaution. The archives of these pocket sketches show that they are treated without care: they have no real value in the sense that they are not even a rough draft of the result, but only an intermediate tool in its production. They are a sort of graphical work note that will be re-used by reproduction (a new stage of representation) as a final touch in the work. Indeed, the protocol ends with a graphic gesture that reproduces one of the « pocket drawings » and inscribes it on the work plan (wall drawings), in the filmic material (videos tagged from the inside by Olivier Aubry , in the real time of the eye listening to the sight of the spirit of his assistant) or pictorial (a drawing, and even an engraving, in the thickness of the colored layers of his paintings).

This last act of representation of the visited landscape – a priori figurative approach – is ultimately particularly abstractive in the philosophical sense (isolation of a part of the whole to consider it in itself, and even abstraction of the destination to be interested only in ‘to the representation of its representation), grammatical (production of a general idea, simplified or even symbolic, of the observed landscape), and even psychological (Olivier Aubry isolates himself from the rest of the world to immerse himself in this “view of the spirit « ). Thus it is this protocol that puts nature at a distance (the destination, which will never be really visited or even seen) to better distil the real, and draw the substance.

This trajectory towards substantiality explains this search for the economy in graphic design. And reciprocally. The principle of speed and sobriety adopted, between writing and drawing, is the graphic equivalent of a Tweet, echoing the digital sources of travel in the material of the Cloud. From this exponential digital accumulation, Oliver Aubry’s protocol keeps only the volatile description of a grain of visual information. From profusion is born frugality, further lightened by the constraint of temporal production (15 seconds of sound source), the economy of gestures, means and resources, traits and colors (the feature, engraved in the paintings, is less color , rather than an additional contribution of matter), of the deliberate reduction of the subject, selective in the heard narrative reducing itself with respect to the commented image. A poor art, but elaborate and craft (in the sense that it requires a real manual labor), which seeks to say a lot from a « little » from the hyper-choice.

The same is true of the chromatic work which, starting from the infinity of possibilities – the variants of hues of which its work as a whole testifies – makes the choice of a single nuance, or two at most, sober resulting from a rich accumulation of pigment layers. This part of the work by which the canvas begins, unlike the harsh note-taking that precedes it and which will return as a final touch, is a contemplative moment, a wonder at the world. A simple joy. So, if the work of Olivier Aubry abstracts the real it is to better figure it. This means that the alternative « abstraction or figuration » does not make sense in this work. What interests the author? To elaborate a spatial writing capable of restoring the poetic floating that inspires these trips to Japan. To manage to install simple elements – hollow lines, gestures without repentance – in a format in two or three dimensions – the chromatic surface which in reality is a volume, a stratification, the fields of a video sequence shot. A gestural purity towards the « trait-surface » balance, the dialogue stripped of the spirit of the drawing with that of the color, an art which carries off its adept as do it the chadô or the ikebana, the Japanese arts Zen of the « way of tea » and floral composition.

Familiarity with a Japanese posture does not go up to serenity. The quest is full of anxiety, it is related to the floating spirits, the appearances and the disappearances on the canvas or on the screen. These Japanese escapades bring the traveler to represent a timeless world, mixing together all the eras, past, present and future. A ghostly world inhabited by catastrophe, its memory and premonition all at once, as much as the vibration of hope and the promise of rebirth.

Thus, the colorful plenitude and its graphic scars reflect the appalling vulnerability of a world that is both wonderful and precarious. Japan fully coincides in the collective imagination, at least in that of Olivier Aubry, with this fascinating duality. There more than elsewhere, the possible change in fear is permanent, we become aware of the grace as much as the threat, whether it comes from the sea, the earth or the sky, brought by nature as well than by the man.

Convinced of this fragile beauty and the urgency to document it, Oliver Aubry launched himself into the inventory of the world, as it is told him, one square meter at a time. A form of performance a bit desperate, aware of its absurdity and therefore a bit casual, if not deeply humorous. His « inventory of places ».


Laurent Boudier. Etat des lieux. Télérama 2018 / Thierry Dupas. Etat des lieux. Catalogue 2018 / Susann Scholl. (galerie Von&Von). 2016/ Arts Magazine. 2015/ Françoise Objois. On the air. Sortir. 2010/ Jérôme Dubuisson. Arts Magazine. 2009/ Mickael Grabarczyk. Sens dessus/dessous. (galerie S.Kinge). 2009/ Emilie Ovaere. (exposition galerie Suty). 2006/  Thierry Dupas. Images fantômes. (exposition galerie Storme). 2006/ Françoise objois. Champ – contrechamp. Sortir. 2006/ Laurent Boudier. Présences absences réglables. Télérama. 2005/ Bruno Duborgel. Prendre la nature au miroir du mur. Catalogue 2004/ Lucie Goujard. On a choisi Rubens. Catalogue Lille 2004 / Marie Thérèse Hernandez. Ecritures de larmes. Catalogue 2001/ Olivier Céna. Couverture de Télérama. 1999/ Francoise Objois. Un rien de bonheur. Sortir. 1997/ Olivier Céna. Le poids de la légèreté. Télérama. 1997/ Bruno Gaudichon. La comptine de la couleur et du motif. Catalogue 1997.